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« Cent ans de solitude est une allégorie des crises environnementales ».

L'écologie dans l'œuvre de Gabriel García Márquez, entretien avec Andrés Felipe López.


Andrés Felipe López est professeur d'écologie dans la culture à l'Universidad Pontificia Bolivariana de Medellín. Dans ses cours, il analyse la relation de Gabo avec l'environnement.
Andrés Felipe López est professeur d'écologie dans la culture à l'Universidad Pontificia Bolivariana de Medellín. Dans ses cours, il analyse la relation de Gabo avec l'environnement.

Présent sur le billet de 50.000 pesos en Colombie, Gabriel García Márquez est une icône. Il a notamment écrit Cent ans de solitude, roman universel qui parcourt, sur plusieurs générations, le destin de la famille Buendia qui s'installe à Macondo. L'entretien avec le chercheur Andrés Felipe López permet d'éclairer la vision écologiste du récit et plus généralement de celle de Gabo.


  • Gabriel García Márquez (souvent surnommé « Gabo ») est un auteur mondialement connu, qui a même reçu le prix Nobel de littérature, notamment pour son roman Cent ans de solitude. Pourquoi cette œuvre est-elle si universelle ?

« La renommée de Gabo va bien au-delà du prix Nobel. Cent ans de solitude est une œuvre si dense qu’elle peut être lue à partir de cent perspectives différentes, comme l’écologie, la psychologie sociale, l’histoire...C’est ce qui fait son universalité comme c’est aussi le cas pour les Misérables ou l’Odyssée d’Homère. »


  • Cette universalité semble aussi s’observer dans la description des lieux et des personnages...

« Macondo, le village où se déroule l’histoire, n’est pas un peuple des Caraïbes colombiennes. Il représente n’importe quel lieu où les humains cherchent l’amour et la liberté. Chaque membre de la famille des Buendia symbolise un aspect de l’âme humaine. Ces caractéristiques font du récit une œuvre intemporelle. »

"Passer de cent ans de solitude à cent ans de liberté"
  • L'un des passages les plus marquants de Cent ans de solitude est la description du massacre des travailleurs de la banane, qui a réellement eu lieu en 1928 sur la côte colombienne pour réprimer une grève et protéger les intérêts de la société américaine United Fruit Company. Pourquoi Gabriel Garcia Marquez reprend des événements historiques de ce type dans ses récits ?

« Il aimait dire cette phrase comme une plaisanterie : "Je n’ai rien inventé, j’écris des choses réelles". Toute son œuvre prend des événements qui ont changé le cours de l’histoire de peuples colombiens et plus largement latinos. Il les raconte à nouveau pour créer un effet sur le lecteur. Gabo a aperçu que, nous, les latinos, avons tendance à vivre dans l’oubli. Cela nous conduit à répéter sans cesse les mêmes erreurs. Il s’appuie alors sur des faits historiques pour voir s’il est possible de passer de cent ans de solitude à cent ans de liberté. »


  • Le train est un élément qui revient souvent dans les récits de Gabriel García Márquez. Que disent ces références de la relation des Colombiens avec le train et pensez-vous que ce moyen de transport pourrait revenir dans le pays ?

« Il n’y a pas de culture du train en Colombie. C’est un objet d’un passé révolu. Jusqu’aux années 1930, c’était pourtant un transport important. Le massacre des bananeraies, décrit par Gabo, se déroule par exemple dans une gare. L’arrivée des voitures de Ford dans le pays a vite mis fin au système ferroviaire, déjà difficile à entretenir dans des régions majoritairement montagneuses. On a perdu le train en achetant des voitures aux États-Unis. Le retour du train en Colombie semble irréalisable, même informulable. Un politique qui proposerait un plan pour construire de nouvelles lignes serait pris pour un fou.»


  • Dans son œuvre, on retrouve souvent des papillons et d'autres espèces pour mettre en valeur un univers merveilleux. Peut-on dire que Gabo met le réalisme magique, genre littéraire qu'il a popularisé, au service de l'écologie, ou vice versa ?

« Le réalisme magique est une perspective parmi d’autres pour appréhender l’oeuvre de Gabo. Je pense que cela a à voir avec la richesse de la biodiversité en Amérique Latine. Les descriptions du fleuve Magdalena dans le Générale dans son labyrinthe sont plutôt fidèles par exemple. C’est une réalité, la magie est déjà présente dans le quotidien de la région ! »


"Si nous déforestons de la même façon, le monde entier va se transformer en un immense désert comme Macondo."

  • Ces descriptions sont-elles aussi une façon de sensibiliser le lecteur à la défense de l’environnement ?

« Cent ans de solitude est une allégorie des crises environnementales. Gabo évoque par exemple les destructions d’une bonne partie des forêts proches de Macondo pour obtenir du bon bois et accéder à la mer. Des années plus tard, les terrains sont sensibles aux sécheresses et aux ouragans. Dans Una historia natural y ambiental de Macondo (Histoire naturelle et environnementale de Macondo, non traduit en France), le chercheur Germán Márquez Calle prend ce passage comme un avertissement. Si nous déforestons de la même façon, le monde entier va se transformer en un immense désert comme Macondo. »


Sources :

García Márquez, Gabriel, (1967), Cien Años De Soledad.

Márquez Calle, G. (2022). Una historia natural y ambiental de Macondo. Universidad Nacional de Colombia


 
 
 

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